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28.12.2010 2:34
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  • Langue et société
  • Pidgins et créoles
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  • Caractéristiques

L’homme est un être social : il a besoin des autres, de communiquer avec les autres, d’exprimer ses pensées, de se référer au monde qui l’entoure. Cette nécessité d’interaction et de communication permanente est en grande partie assurée par le langage, sa capacité à s’approprier un système de signes, une langue, qui lui permet d’établir des liens avec les autres membres de son groupe social.

Bien que l’intérêt pour le langage ne soit pas récent, le regard porté sur lui a beaucoup changé au fil du temps. Avec Ferdinand de Saussure naît la linguistique moderne qui considère le langage dans une double dimension : la langue – système de signes adopté par une convention sociale – et la parole – réalisation individuelle de ce système. Plus tard, Chomsky propose une nouvelle vision du langage selon laquelle il serait le résultat d’une structure innée commune à tous les êtres humains. Cette structure nous fournirait des règles universelles dont nous nous servirions à un niveau profond et qui généreraient, par une série de transformations, l’expression finale que nous utilisons. Il n’en reste pas moins qu’il maintient la distinction entre la compétence – la parfaite connaissance du système – et la performance – l’usage qu’en est fait par un locuteur-auditeur idéal – et qu’il continue d’ignorer les facteurs sociaux qui peuvent avoir une incidence sur l’usage de la langue.

Dans les années soixante, de nouvelles conceptions de la langue voient le jour qui tiennent compte justement de ces facteurs sociaux et de leurs retombées sur la langue. C’est ainsi qu’une nouvelle discipline naît : la sociolinguistique. Cette nouvelle perspective de l’étude du langage permet de mieux comprendre l’écart qui existe entre le système – auquel on s’était exclusivement intéressé jusque-là – et l’usage que les locuteurs en font. On comprend qu’il ne suffit pas de connaître les règles syntactiques d’une langue pour bien la maîtriser mais qu’il faut aussi apprendre à s’en servir en fonction d’éléments pragmatiques, discursifs et contextuels.

Au départ, la sociolinguistique s’est principalement intéressée au phénomène de la variation, aux variétés qui coexistent au sein d’une communauté linguistique et leur rapport avec la structure sociale du groupe. C’est sur ce point que Labov a consacré la plupart de ses efforts. Avec le temps, le champ d’action de cette nouvelle discipline s’est élargi au point qu’elle s’intéresse aujourd’hui à des phénomènes très variés mais qui sont tous compris dans ce qui est l’objet d’étude actuel de la sociolinguistique : tout ce qui a trait à l’étude du langage dans son contexte socioculturel.

L’un de ces aspects sur lesquels la sociolinguistique s’est penchée est le contact des langues qui a fait l’objet de controverses de la part des linguistes et des historiens qui s’y sont intéressés. Ce concept est très large puisqu’il englobe toutes sortes de situations où deux ou plusieurs langues entrent en contact, qu’il s’agisse d’un contexte d’enseignement-apprentissage, d’une communauté bilingue – dont les membres sont effectivement bilingues ou non – d’une situation de colonisation ou des communautés habitant des deux côtés d’une frontière linguistique.

Cette coexistence des langues entraîne des changements à tous les niveaux et s’ajoute à la propre dynamique des langues qui veut qu’elles se transforment au fur et à mesure que le temps passe selon l’usage que les locuteurs en font. Toutes les langues ont eu des contacts avec d’autres langues, on en témoigne tout au long de l’histoire, et c’est grâce à cela qu’elles ont acquis peu à peu leur allure particulière.

La situation de contact entre différentes langues donne naissance à divers phénomènes sur le plan linguistique ainsi que sur le plan culturel. Parmi ces phénomènes, nous nous intéresserons essentiellement à la naissance du pidgin et au processus de créolisation.

Le pidgin et le commerce

Souvent, le concept de pidgin est associé aux besoins communicatifs de type commercial entre, au moins, deux groupes parlant des langues différentes. La création d’un pidgin consiste alors en un processus de réduction, limitation ou simplification d’une langue pour qu’elle puisse servir de langue commune dans les échanges. Généralement, la langue qui est réduite détient le pouvoir ou une position sociale plus prestigieuse.

La colonisation a fortement contribué à la naissance de pidgins puisque les relations économiques nées du travail forcé obligeaient les esclaves, de diverses provenances, à trouver une langue commune pour communiquer entre eux et avec leurs maîtres. Étant donné que leurs conditions socio-économiques les empêchaient d’apprendre d’une façon convenable les langues dominantes, ils ont été contraints de les simplifier pour pouvoir communiquer.

Le pidgin n’est pas une langue maternelle, son rôle est restreint à celui d’une langue véhiculaire. Il est appris à l’âge adulte et ne permet pas aux usagers d’y recourir pour aucun besoin expressif. Il ne véhicule aucune culture ou tradition. Par conséquent, il n’a pas la même complexité structurelle des autres langues. Néanmoins, il peut se développer, devenir plus élaboré tout en gardant son rôle social de langue de contact. Il peut y avoir quatre moments dans la vie d’un pidgin : (1) jargon instable, (2) pidgin stable, (3) pidgin en expansion et (4) créole.

Le créole et la créolisation

Il existe un lien très étroit entre le pidgin et le créole. Un créole est un pidgin qui est transmis d’une génération à l’autre par les processus normaux d’acquisition d’une langue première. Cela veut dire qu’un pidgin n’est plus considéré comme un pidgin mais comme un créole dès qu’il est la langue maternelle d’une partie ou de la totalité des membres d’une communauté linguistique.

Ce changement de statut entraîne d’autres changements intra et extra-linguistiques : le système même ne doit plus être très simplifié pour assurer son acquisition de la part des locuteurs des autres langues et s’achemine vers une forme plus complexe. De même, puisqu’il est la langue parlée à la maison dès la naissance, son lexique et son sémantisme s’enrichissent. Bref, c’est une langue à part entière qui a sa propre structure et qui remplit toutes les fonctions de la vie quotidienne de la communauté qui la parle.

Un créole n’est jamais né de la rencontre de deux systèmes linguistiques, ce sont toujours plusieurs groupes qui sont entrés en contact, d’où sa phonologie réduite par rapport à celle de la langue dominante et le maintien de traits phonétiques propres aux langues des indiens ou des esclaves noirs.

Il est important de faire remarquer qu’un créole se développe à partir des langues parlées et cela signifie qu’il ne fait pas de différenciation entre l’écriture et l’oral, puisqu’il prend uniquement des traits du code parlé et non pas du code écrit de la langue dominante. De même, le créole ne se limite pas au commerce mais, au contraire, il commence à être un moyen d’expression des sentiments et véhicule la vision du monde de ceux qui le parlent.

Les créoles se sont formés aux 16e et 17e siècles en raison des mouvements colonisateurs de plusieurs pays européens qui, faute de main-d’œuvre, ont transporté massivement des Noirs africains vers leurs colonies. Ces esclaves, comme on l’a déjà dit, n’étaient pas en mesure d’apprendre la langue des maîtres blancs et se sont approprié les mots des langues dominantes tout en ayant recours à la grammaire qu’ils connaissaient, ce qui a donné naissance aux créoles.

Les créoles se sont formés dans de nombreux endroits du monde, sauf en Europe. La population créolophone la plus importante se trouve aux Antilles et dans les Guyanes. Il existe un créole à base portugaise au Brésil. Il existe également des créolophones en Afrique, dans l’océan Indien, en Asie du Sud-Est et en Océanie. La plupart du temps, il s’agit de petites communautés de quelques milliers de personnes.

D’après les données fournies sur le site Ethnologue.com, il existerait au total 81 créoles à travers le monde dont certains à base anglaise, indonésienne, ibérique, arabe, allemande, portugaise, hollandaise, espagnole – l’un, le palenquero, est parlé en Colombie, l’autre, le chavacano, aux Philippines –, et bien sûr française.

Étant donné les circonstances dans lesquelles ils sont apparus, les créoles sont encore perçus comme des langues inférieures au plan social, culturel et politique. Il est vrai qu’ils possèdent des caractéristiques propres aux variétés populaires des langues dont ils sont issus, on ne peut quand même pas affirmer que le créole guadeloupéen, par exemple, c’est du français mal parlé. Les créoles ont leur propre existence depuis des siècles, ce sont des langues à part entière qui se sont plus ou moins éloignés des variétés standards des langues dont ils procèdent mais qui ont un fonctionnement tout à fait cohérent.

En raison de cette perception négative, les créoles n’ont été reconnus comme langues officielles que dans quelques États : à Haïti, il a le même statut que le français ; aux Seychelles, il est officiel avec l’anglais et le français ; au Vanuatu, le créole mélanésien est langue officielle avec l’anglais et le français. Pourtant, la reconnaissance officielle de ces créoles ne supprime pas nécessairement les préjugés dévalorisants.

Pour ce qui est des créoles français, ils se sont formés dans les anciennes colonies françaises et sont actuellement parlés par une population estimée à environ 8,5 millions de locuteurs. Les populations créolophones les plus importantes sont celles d’Haïti (sept millions), de l’île Maurice (un million), de la Réunion (600 000), de la Martinique (380 000), de la Guadeloupe (425 000) et des Seychelles (70 000).

L’intercompréhension entre les créoles français est relativement aisée. Malgré les différences phonologiques, lexicales et syntactiques qui entravent la compréhension dans une certaine mesure, un créolophone de la Martinique et un autre de la Réunion peuvent communiquer sans trop de problèmes en utilisant chacun son créole. Des créoles plus proches comme le martiniquais et le guadeloupéen présentent un degré plus haut d’intercompréhension.

En ce qui concerne le nombre de créoles français, d’après le regroupement qu’en fait le site Ethnologue.com, il y en aurait 11. Présentons brièvement chacun d’eux (voir la carte en annexe pour leur situation géographique) :

  • Le créole haïtien possède la population la plus nombreuse : presque sept millions et demi de personnes le parlent. Il est la seule langue de 95% de la population de l’île. Il est également parlé aux Bahamas, au Canada, à Caymans, en République dominicaine, en Guyane française, au Porto Rico et aux États-Unis. Il a été officialisé comme langue de l’éducation en 1961. Il possède une littérature florissante, des dictionnaires, des grammaires, des journaux et des émissions de radio et de télévision.

  • Le créole des Petites Antilles est parlé par environ 650 000 personnes en Martinique et Guadeloupe. Il est parlé aussi sur d’autres îles qui gardent un degré très élevé d’intercompréhension. Il est utilisé par les politiciens dans leurs discours. Il est plus prestigieux là où le français est la langue officielle. Il possède des dictionnaires, des grammaires, une orthographe, des journaux et des émissions de radio.

  • Le créole réunionnais est parlé par 91% de la population, soit plus d’un demi-million de personnes. Il est parlé aussi aux Comores et à Madagascar et est actuellement en progression.

  • Le créole amapá est parlé au Brésil par 25 000 personnes. Il a reçu des apports de l’anglais et du français.

  • Le créole tayo est parlé par environ 2 000 personnes en Nouvelle Calédonie. Il n’est pas compréhensible pour les Français.

  • Le créole seselwa est parlé par 69 000 personnes aux Seychelles, soit 95,7% de la population. Il est très proche de celui parlé à l’île Maurice. L’intercompréhension avec le créole de la Réunion est presque nulle. Il est en nettement en progression puisqu’il est de plus en plus utilisé dans la vie quotidienne et dans l’éducation.

  • Le créole guyanais est parlé par 50 000 personnes. Un certain degré d’intercompréhension est assuré avec le créole des Petites Antilles et le karipuna du Brésil. La plupart des locuteurs sont bilingues créole-français. Seul un tiers de la population de la capitale est de langue maternelle créole mais il est la langue la plus importante à la campagne. Son prestige est pourtant très inférieur à celui du français au point que les gens cultivés évitent de le parler et qu’un mouvement anti-créole a commencé donnant lieu à un processus de décreolisation.

  • Le créole karipuna est parlé par 672 personnes au Brésil. L’intercompréhension avec le français guyanais et le créole amapa est notoire.

  • Le créole louisianais est parlé par environ 70 000 personnes. Il est différent du français standard, du cajun – parlé aussi en Louisiane –, du créole haïtien et d’autres créoles des Caraïbes. Apparemment, les locuteurs monolingues ne sont pas en mesure de comprendre d’autres créoles. Cette situation est sans doute due au fait que les esclaves sont arrivés directement d’Afrique et non pas des Antilles. Il n’existe presque plus de monolingues, presque tous les locuteurs connaissent l’anglais et même les plus jeunes ne parlent que l’anglais. Il existe des dictionnaires et des grammaires.

  • Le créole mauricien est parlé par 600 000 personnes à l’île Maurice. Il est également parlé à Madagascar. Il est plus proche des créoles des Caraïbes que de celui de la Réunion. Les gens sont bilingues créole-français. Il est la langue maternelle de la plupart des habitants de l’île, mais est moins prestigieux que l’anglais ou le français. Il sert de langue de commerce. Il existe des dictionnaires et des grammaires.

Un créole existerait également au Panama mais il ne serait plus parlé que par une poignée de personnes. Il s’appelle le créole de San Miguel et procède du créole parlé en Sainte-Lucie.

Tous ces créoles partagent certaines caractéristiques. En effet, le français, comme n’importe quelle langue, pose des difficultés aux apprenants. Généralement, les apprenants d’une langue essaient de surmonter ces difficultés avec le temps. Les esclaves, eux, n’avaient aucune raison pour vouloir les surmonter et ont introduit un certain nombre de changements en vue de simplifier la langue. Ces changements sont communs à la plupart des créoles.

Sur le plan phonétique, tous les créoles ont supprimé la série des voyelles antérieures arrondies. Plus est alors devenu /pli/, bœuf /bєf/ et feu /fe/. Le /r/ s’est aussi affaibli ou disparu en raison des habitudes articulatoires des Noirs.

Sur le plan morpho-syntactique, le verbe tend à ne pas s’accorder avec le sujet et l’infinitif prédomine. Des marqueurs préverbaux sont utilisés pour marquer le temps. Les verbes pronominaux n’existent pas, les pronoms relatifs non plus. Le genre et le nombre ne sont donnés que par le contexte. Aux Antilles, la post-détermination est systématique. Il n’existe pas non plus d’ordre fixe dans la construction des phrases.

Sur le plan lexical, la plupart des mots sont d’origine française. Pour les mots dont l’origine n’est pas évidente, il paraît qu’il s’agirait des archaïsmes, des néologismes et, dans peu de cas, des mots apportés par les langues des esclaves ou par des immigrations ultérieures.